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Gérer des grottes touristiques pour l’avenir, l’exemple du Gouffre d’Esparros

François Bourges1, Patrick Cabrol2, Dominique D’Hulst3, Francis Ferran4 et Alain Mangin3.
1 Bureau d’études Géologie-Environnement-Conseil, mel@geconseil.com
2 Direction Régionale de l’Environnement Midi-Pyrénées, patrick.cabrol@midi-pyrenees.environnement.gouv.fr
3 Laboratoire Souterrain de Moulis, mangin@lsm.cnrs.fr
4 Communauté de Communes Neste-Baronnies, otnb@wanadoo.fr

* * * * *

Les grottes touristiques sont-elles des sites sacrifiés, voués à la dégradation par les effets de la fréquentation et des aménagements ? On pourrait le penser à la visite de certains sites et au vu de la quantité de friches répertoriés uniquement dans les Pyrénées et de leur triste histoire relatée dans l’article de Ch. Gauchon dans cette même revue. La fermeture de la Grotte de Lascaux est là aussi pour nous rappeler l’extrême fragilité des œuvres pariétales conservées dans le milieu souterrain.

Dès lors, faut-il renoncer à exploiter le riche patrimoine souterrain des Pyrénées, à fermer à la visite les grottes ornées préhistoriques ou les grottes présentant un patrimoine naturel fragile comme les concrétions par exemple ? Nous ne le pensons pas. L’aménagement récent et l’ouverture au public du Gouffre d’Esparros, nous fournit un exemple éclairant une nouvelle façon de présenter et de gérer de tels sites.

Un site fragile

Le Gouffre d’Esparros est probablement le plus fragile des sites naturels ouverts à la visite touristique. Il s’agit d’une cavité naturelle dont les parois sont tapissées de cristaux d’aragonite blanche : aiguilles, fines concrétions ou délicats cristaux arborescents parfois terminés par une ouate d’hydromagnésite. Les cristaux se développent généralement sur un plaquage d’argile tapissant la paroi. Les aragonites d’Esparros sont parmi les concrétions les plus belles mais aussi les plus délicates, mais un seul frottement, un seul assèchement de leur support argileux les détruit de façon irréversible.

Une histoire

Les grandes étapes de la réalisation du projet sont révélatrices de l’esprit dans lequel cet aménagement a été effectué.

L’entrée du gouffre connue par les habitants fut pénétrée en 1913 par des spéléologues autrichiens mais c’est en 1938 que Norbert Casteret et Germain Gattet explorent le réseau souterrain et découvrent sa richesse géologique, cristallographique et esthétique. En juillet 1983 le ministère chargé de l’Environnement inscrit le gouffre d’Esparros sur la liste des 12 plus belles cavités françaises à protéger en priorité pour leur patrimoine exceptionnel.

Le projet d’aménagement a été évalué plusieurs fois dans les années 1970 et 80 et a fait l’objet de polémiques entre les communes et des associations spéléologiques. En 1976, une obstruction de la chatière dite du « Trou du Canon » devait contribuer à la protection du site.

Le Gouffre d’Esparros est ensuite classé au titre des sites par décret en date du 30 octobre 1987. Pour la première fois en France, l’acte de classement d’une cavité au titre des sites prévoyait la mise en place d’un comité de gestion réunissant tous les partis. Un arrêté ministériel du 4 juin 1989 précisait dans son article 1 que la galerie des Aragonites devrait être conservée en l’état et ne pourrait faire l’objet d’aucun aménagement et que l’éventuel aménagement touristique du reste du gouffre devrait être conforme aux conclusions de l’étude d’impact établie en 1987 par le Centre National de la Recherche Scientifique (Laboratoire Souterrain de Moulis)

Ces dispositions allaient permettre de mener sur le gouffre d’Esparros une opération pilote. Outre l’étude de faisabilité économique toujours nécessaire avant l’aménagement d’un site pour le tourisme, allaient être réalisées une étude d’impact à l’initiative de la DIREN Midi-Pyrénées et une étude architecturale et environnementale qui allait définir les conditions d’aménagement du gouffre et le suivi des travaux. La commune d’Esparros et 13 autres communes se regroupent, dans le cadre de la Communauté de Communes Neste-Baronnies, pour effectuer cet aménagement.

Les conclusions de l’étude du Laboratoire de Moulis indiquaient que l’ouverture du site, moyennant une limitation des impacts dus à la fréquentation à 300 personnes par jour, n’affecterait pas les conditions environnementales. Elle faisait aussi le pari qu’une veille environnementale permettrait d’identifier et d’anticiper une déstabilisation du milieu avant que des effets néfastes sur la conservation du site n’apparaissent.

En 1995, un tunnel est percé pour accéder directement aux parties inférieures du gouffre, des travaux d’aménagements sont réalisés en 1996 et 1997, l’ouverture au public s’effectue le 1 août 1997 avec un protocole de visite précisé par l’étude d’impact. La cavité est instrumentée après le percement du tunnel et un suivi climatologique est actif depuis 1996. Un arrêté ministériel du 4 mai 1999 fixe les nouvelles conditions de gestion, en particulier pour les visites touristiques ainsi que la pénétration dans la Galerie des Aragonites.

De 2000 à 2004 une opération de réhabilitation de la Galerie des Aragonites permet son nettoyage intégral et la requalification de ses sols avec le dépôt d’une fine couche de poudre très fine de dolomite dont le but est de retrouver la couleur originale des sols et de favoriser la formation de nouvelles concrétions d’aragonite dans un milieu bien connu du point de vue climatique.

C’est ainsi que, pour la première fois, un site souterrain faisait l’objet d’une étude, puis d’un suivi et d’un contrôle environnemental avant aménagement, pendant les travaux et pendant l’exploitation touristique. Il faut préciser que les phases de travaux et d’ouverture au public se sont réalisées dans une ambiance de collaboration totale entre la population, l’Etat, les élus, l’architecte urbaniste en charge de la définition des aménagements, les spéléologues, les entreprises responsables de l’aménagement et l’équipe scientifique du Laboratoire de Moulis. Par ailleurs la « Commission Départementale des Sites Perspective et Paysages » des Hautes Pyrénées a étudié l’ensemble du programme d’aménagement et en a suivi toutes les phases.

Les moyens techniques

Bien que l’objectif de cette note ne soit pas de détailler l’arsenal technique utilisé dans l’étude et le suivi de la cavité, il est important de savoir que ce sont les progrès des mesures de la température, de l’hygrométrie, de la pression atmosphérique qui sont à la base des avancées qui permettent aujourd’hui de veiller sur la cavité.

Dans les années 60, Claude Andrieux mettait au point, au Laboratoire Souterrain de Moulis, les premiers appareils suffisamment sensibles pour mesurer les variations naturelles dans les grottes profondes. Cet appareillage s’est largement perfectionné et le gouffre d’Esparros est aujourd’hui équipé d’instruments qui permettent par exemple des résolutions en température de trois millièmes de degrés. Cette qualité métrologique n’est pas superflue car elle seule permet de recueillir correctement l’information sur le milieu, de comprendre et d’anticiper des modifications physiques.

Un milieu particulier

Les idées sur les caractéristiques physiques et le mode de fonctionnement du milieu souterrain connues du grand public sont la présence d’une température constante, une forte humidité et la possibilité d’accumulation de gaz carbonique.

Ces éléments ne donnent pas les clefs de la protection ou de la gestion du site. Prenons l’exemple des températures : en fait, des variations sont partout présentes dans le milieu souterrain, en revanche leurs amplitudes sont parfois ridiculement faibles et on peut comprendre qu’à l’époque des thermomètres à mercure on pouvait considérer ces températures comme constantes.

L’exemple du suivi thermique de la galerie d’aragonite à Esparros est éclairant : grâce à la bonne résolution et à une régularité de mesure, la chronique annuelle des températures apparaît chargée d’information. Elle est inversée par rapport aux variations extérieures de température avec un minimum thermique d’été et un maximum d’hiver. C’est la pression barométrique qui est le paramètre directeur des températures de cette zone au point de pouvoir reconstituer exactement les chroniques de températures avec ce seul paramètre (Figure 1). En outre, l’influence des visites ne s’y fait pas sentir, c’est l’un des arguments qui nous permettent d’affirmer que la protection de cette zone est correctement assurée même pendant la saison de fréquentation touristique.

Un autre exemple est celui du gaz carbonique : ce gaz a fort mauvaise réputation, autant pour la respiration des personnes que pour les parois des grottes qu’il est sensé altérer par formation avec l’eau d’acide carbonique. Dans certaines cavités, on a ainsi tenté de l’éliminer pour améliorer la conservation. Dans le Gouffre d’Esparros, la concentration en gaz carbonique est faible par rapport à beaucoup de cavités. Ce n’est pas à cause de la respiration des visiteurs mais par le fait que ce gaz est un composant naturel de l’air souterrain qui tient son origine des sols où il est produit essentiellement par la végétation. Il migre ensuite jusque dans les cavités karstiques grâce à l’infiltration de l’eau et éliminé vers l’extérieur par les galeries.

L’hygrométrie est aussi un des paramètres que l’on a tendance à relier à la respiration des visiteurs. L’hygrométrie en milieu souterrain se situe entre 95 et 100% de façon naturelle, à Esparros, elle est très proche ou égale à 100%. Par le même procédé de transfert que celui du gaz carbonique, l’air saturé en vapeur d’eau est transféré du sol vers les vides karstiques. Les visiteurs n’ont aucune influence réelle sur ce phénomène.

Le confinement souterrain est aussi l’un des paramètres. Ce confinement n’est pas synonyme d’étanchéité mais représente un état d’équilibre entre l’air de la grotte et l’air interstitiel originaire du sol, transféré dans les fissures de la roche puis drainé par les réseaux de grandes cavités.

À Esparros, le confinement est élevé, il doit être préservé mais la ventilation par les entrées naturelles reste indispensable à l’équilibre du site. En fermant pendant plusieurs années la chatière haute du gouffre (« Canon » d’Esparros), on a sur-confiné la cavité et son ouverture a rétabli des conditions optimales de conservation. Ainsi, de façon générale, la modification des entrées naturelles reste particulièrement délicate, de même, à fortiori la création d’ouvertures artificielles. Le tunnel d’Esparros qui permet d’accéder directement au niveau le plus profond du gouffre est ainsi fermé à ses deux extrémités par des portes qui ne sont jamais ouvertes simultanément créant ainsi un effet de sas entre la cavité naturelle et l’extérieur.

Le succès d’une gestion rigoureuse

L’un des enjeux majeurs de la conservation du site était la préservation des cristaux d’aragonite très nombreux dans la cavité et présentant des caractéristiques minéralogiques uniques puisque les faces des cristaux sont courbes au lieu d’être plan dans les autres sites.

Après plusieurs années d’obturation de l’entrée naturelle, les cristaux étaient certes préservés mais ils présentaient des phénomènes d’altération préoccupant.. On pouvait constater un ternissement des faces et une cristallisation arrêtée. On pouvait craindre que l’ouverture du tunnel puis l’aménagement intérieur n’altère finalement ces cristaux. Il n’en fut rien, grâce à la réouverture du passage du « Canon » et aux conditions d’aménagement de la cavité. Cinq années après l’ouverture au tourisme, non seulement les cristaux ont gardé leur qualité mais de nouvelles cristallisations d’aragonite se sont développées à plusieurs endroits et une croûte se forme sur les dépôts de dolomite disposés au sol.

Ces nouvelles croissances illustrent le fait que les conditions de développement de l’aragonite sont bien maintenues et favorisées dans l’état climatologique actuel du site.

Ainsi, grâce à la connaissance du milieu et au contrôle environnemental qui permit de fixer un seuil de fréquentation, puis à la suppression du confinement excessif, le gouffre d’Esparros retrouve son état optimal de fonctionnement d’une cavité karstique à cristaux.

Conclusions

L’exemple d’Esparros est édifiant pour tous les sites naturels fragiles, qu’ils soient souterrains ou de surface. Il montre que la compréhension du fonctionnement du milieu naturel est un préalable à la prise de bonnes décisions d’aménagement et de gestion.

Les outils intellectuels et technologiques existent pour l’identification des phénomènes régulateurs et des seuils de stabilité du milieu. Le respect de ces limites permet d’agir sans altérer de manière irréversible le système naturel et permet la mise en valeur du patrimoine naturel sans le détruire.

Des opérations d’aménagement ou d’amélioration d’un site nécessitent des investissements pour suivre les évolutions du milieu naturel et supposent l’acceptation des conditions de gestion qui peuvent en résulter. Ces investissements ont un poids économique non négligeable mais les informations recueillies peuvent être, comme à Esparros, utilisées pour la mise en valeur, la sensibilisation du public et sont finalement un gain de qualité pour le site. C’est plus largement le défi du développement durable qui se pose avec ses conditions d’intégrité environnementale, de prospérité économique et sociale. L’aménagement du gouffre d’Esparros est donc un modèle de ce qu’il est possible de réaliser en partenariat étroit entre l’Etat, les élus, les scientifiques, les spéléologues et les différents partenaires locaux.

Le gouffre d’Esparros (plan et coupe) est situé au cœur des Pyrénées, dans la vallée des Baronnies. C’est une région calcaire très riche en cavités souterraines, plus de 400 seraient répertoriées.
Le gouffre fait partie du réseau karstique Labastide-Esparros qui met en communication les bassins de la Neste et de l’Arros par une percée hydrologique. En amont, à Labastide, le ruisseau de Laspugue se perd dans les calcaires, puis l’eau, après un parcours souterrain de quelques kilomètres, résurge près du village d’Esparros, formant le ruisseau de l’Ayguette.
Dans le gouffre d’Esparros, pendant les épisodes climatiques quaternaires, l’eau a creusé puis abandonné différents niveaux de galeries dans les formations calcaires de l’Albien. Le gouffre se compose d’un vaste réseau hydrogéologique, long de prés de 3 kilomètres et profond de 130 mètres par rapport à l’entrée naturelle qui se situe aux environs du Col de Coupe, à prés de 700 mètres d’altitude. Aujourd’hui, un tunnel artificiel permet d’accéder directement au niveau inférieur du gouffre, dans les galeries horizontales qui abritent les délicates cristallisations d’aragonite.
Si l’une des grottes de Labastide, plus accessible, est riche en vestiges paléolithiques peintures, gravures et objets mobiliers de grande valeur, le gouffre d’Esparros n’a jamais été fréquenté par l’homme préhistorique, peut être méconnu et surtout extrêmement difficile d’accès, il faudra attendre Norbert Casteret, en 1938.

L’accès au gouffre d’Esparros se fait à quelques centaines de mètres du village d’Esparros (15 Km au sud de Lanemezan).
L’accès et la visite se font sur plan horizontal. La visite d’une durée de 54 minutes, se fait en son et lumières, accompagnée par un guide. Elle s’effectue par groupe maximum de 20 personnes avec une limite à 300 visiteurs par jour, il est fortement conseillé de réserver par téléphone. L’accent est mis sur la protection du site, sur le confort du visiteur et sur l’ambiance intimiste. A l’accueil, un espace ludique permet de découvrir un film présentant la région, la protection et l’aménagement du Gouffre, ainsi qu’une exposition sur Norbert Casteret (panneaux d’informations et matériel spéléologique).Les amateurs de préhistoire peuvent aussi visiter le site touristique des Grottes de Labastide consacré à la découverte d’un riche patrimoine préhistorique, avec des ateliers ludiques pour les enfants, la visite d’un vallon préservé et un spectacle images, sons et lumières dans une grotte. Un billet commun aux deux sites peut être acheté à l’accueil.
Renseignement/Réservation : Le Gouffre d’ESPARROS 65130 ESPARROS tél : 05 62 39 11 80
Pour une visite virtuelle, accédez au site internet http://www.gouffre-esparros.com/

Illustrations :

Figures : plan localisation (Ferran), photo cristaux, Photo paysage souterrain + groupe, enregistrement : effet journalier visites.

Courbe graphique représentant l'impact des visites sur la température de l'air au Gouffre d'Esparros

Impacts de deux journées de visite sur la température de l’air dans le gouffre d’Esparros. Chaque visite produit un pic. Les pics sont groupés et cumulent leurs effets le matin puis l’après midi. Deux périodes de récupération séparent les impacts thermiques : entre 12h et 14 heures et pendant la nuit.

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